La part du noir
par admin. Temps de lecture moyen : environ 3 minutes.
Ce qui est assez intéressant dans une image, c’est aussi ce qu’on ne voit pas, ces éléments « cachés », hors cadre, mais dont tout le monde soupçonne la présence.
La forme la plus simple de cette part d’ombre, c’est l’évènement qu’on imagine lié à la scène représentée par la photographie. Ce genre d’image montre souvent plusieurs personnages qui regardent fixement dans une direction hors du cadre de l’image. Que voient-ils ? Selon la légende qui est proposée, l’imagination du lecteur de l’image construit mentalement le reste de la scène.
L’influence de cette légende est grande. Par exemple, considérons cette image :
Si je vous annonce la légende suivante :
Paris, 1928 – Dîner à l’Elysée consacrant l’accord culturel France – Etats-Unis sur le cinéma.
Que regardent les personnages de la photographie ? Le Président de la République, ou un ministre qui fait son discours parait le plus probable. De fait, en lisant l’image, on imagine aisément que quelqu’un est situé à gauche, hors champ, et s’adresse à l’assemblée. Selon les visages qu’on regarde, on voit un mélange d’inquiétude, de simple attention, ou d’amusement.
On imagine aussi le dîner se tenant dans les fastueux salons de l’Elysée, en plein centre de la Ville des Lumières. On imagine que l’accord a du être signé par les officiels dans la journée, et qu’il s’agit d’un repas de gala clôturant une longue journée de négociations.
Maintenant, si je vous dis que cette légende n’est pas la bonne, qu’il s’agit en fait d’un somptueux repas de mariage à Hollywood (avec Henri Fonda, alors jeune acteur au premier plan), les choses changent.
Manifestement, la personne qui attire l’attention fait un discours de banquet, peut être le témoin du marié comme c’est la tradition aux Etats-Unis. Et la date de prise de vue est plus probablement située autour des années 30-40, du fait de la présence d’Henri Fonda. Les autres personnages doivent être des acteurs qu’on a aujourd’hui un peu oublié, ou des producteurs, réalisateurs…
Dehors le soleil Californien doit briller dans le ciel. Los Angeles n’est pas loin, et le repas a peut-être eu lieu dans un des studios de la Vallée de San Fernando.
En réalité, j’ai fait cette photo dans le hall du célèbre hôtel Biltmore à Los Angeles, endroit où se sont tenues les premières soirées de remise des Oscars dans les années 30. C’est tout ce que j’en sais, je n’ai même pas noté la date de prise de vue.
Cette petite démonstration montre qu’il y a donc une part d’ombre dans chaque image. Nous sommes influencés par de nombreux détails, voire la légende, voire même le contexte d’une exposition (si cette photo avait été présentée dans une exposition sur l’Académie des Oscars, on en aurait déduit qu’il s’agit d’une… soirée des Oscars, même sans légende particulière).
Au delà des éléments « perturbateurs » imaginés à l’extérieur de l’image, on peut aussi explorer une autre manière de suggérer quelque chose dans l’image elle-même. C’est ce qui m’a intéressé d’explorer avec la série Black on Black.
Il s’agit de photographies de fleurs, sujet très classique et surtout très neutre de sens. Celle-ci sont présentées sur un fond sombre, qui s’étend bien au delà de ce qu’on a l’habitude de voir sur des photos traditionnelles.
Cette part de l’ombre, représentée comme un noir dont on distingue mal la limite avec les fleurs, laisse aussi imaginer ce qui pourrait s’y trouver : un meuble dans une pièce sombre, la terre ?
Cette vaste surface noire, surdimensionnée, laisse la place à l’imagination. Ou au moins à une certaine forme de contemplation un peu hypnotique, propice à imaginer.
Tout un monde qui ne demande qu’à être exploré. D’urgence, car c’est bien là la première porte vers notre futur espace de perception.


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