Quel sujet pour une photographie ?
par Pierre Movila. Temps de lecture moyen : almost 6 minutes.
J'ai récemment rencontré un jeune étudiant en photographie, avec qui j'ai discuté longuement à l'issue d'une conférence. Il m'a fait part du fait que dans son école, il doit réaliser tout au long de l'année des "sujets" sous forme de projets photographiques qu'il doit ensuite présenter à ses professeurs, lors d'une réunion assez formelle. Evidemment, de cette présentation dépend sa note pour le trimestre, etc.
Il était dépité, car son dernier projet avait été mal reçu par ses professeurs (et la note n'était pas bonne du tout). Les enseignants l'ont, d'après lui, "cuisiné" longuement pour qu'il explique sa démarche et les raisons qui l'avaient conduit au travail photographique qu'il présentait. Il leur reprochait d'abord de ne pas avoir défini de sujet au préalable pour cet exercice, et d'avoir passé très peu de temps lors de l'évaluation à regarder les images qu'il avait produit et qu'il avait rassemblé a posteriori avec un titre faisant objet de thème.
Nous avons eu ensemble une conversation très intéressante sur ce sujet. La chose dont nous avons débattu essentiellement était le besoin ou non d'un thème pour un projet photographique réussi. Il me semble que lorsqu'on définit un thème pour un travail photographique au préalable, on est d'emblée enfermé dans la notion de reportage, ou tout au moins de documentaire. Ce n'est pas en soi un souci, de grands photographes sont ou étaient des reporters, bien-entendu. Mais on est sur un travail de commande pour peu que le thème ait été choisi par une tierce personne (ou par soi-même quand on s'impose un sujet).
Je pense que le travail artistique relève d'une autre démarche.
Deux constats : un photographe un peu entraîné peut faire une série de photos intéressantes à peu près n"importe où, dans n'importe quelles circonstances. Si le lieu (ou le contexte, ou l'objet) n'est pas essentiel, c'est donc que l'on peut trouver un autre intérêt que de le décrire en réalisant ses photographies à cet endroit et temps précis. Les images montrent le lieu ou l'objet, mais l'intention n'est pas de le décrire.
Quelle est-donc cette intention ? Elle peut être formelle, c'est à dire que l'ensemble des images produites sont liées à une forme d'expression, en d'autres termes développent un style, qui peut devenir le style personnel de l'artiste. Par exemple (il y en a plein d'autres, évidemment), Sarah Moon réalise des photographies de mode, mais, à mon avis, elle ne décrit pas des robes, ni ne fait le portrait des modèles. Par contre, ses photographies sont faciles à reconnaître et son style est sa marque de fabrique. Ce qui fait d'elle une grande artiste, c'est qu'elle ne s'est jamais laissé enfermer dans son style et qu'elle a toujours su le renouveler sans en perdre l'originalité, nous menant tout au long de son oeuvre vers des découvertes incessantes. Elle a toujours raisonné en termes d'image, pas en terme de sujet.
Autre manière de marquer son intention : faire porter un sens à ses images. Non pas décrire le sujet que l'on voit devant l'objectif, mais créer des images qui, seules ou en série, produisent une nouvelle information que la simple contemplation du lieu ou de l'objet ne peut pas produire. Il ne s'agit pas seulement de photographie "conceptuelle", car ce sens peut n'être qu'un sentiment ou bien une sensation produite par l'image. Un exemple : les images de Martin Parr.
Martin Parr photographie de manière très directe l'outrance et la vulgarité des tréfonds de la société occidentale, que ce soit dans la bourgeoisie ou le monde ouvrier. Ses images (pour ses séries les plus connues) sont réalisées de très près, avec des objectifs grand-angle, un éclairage direct au flash, et traitées avec des couleurs vives et saturées. Il s'en dégage une sensation de dégoût et de dérision. Là encore, ses images sont reconnaissables, et si la forme est bien différente de celle des images de Sarah Moon, elles sont unies quand même par la même sensation critique qu'elles transportent. Là non plus le sujet n'est pas essentiel. Parr raisonne en termes d'image et d'intention.
Il y a aussi, bien entendu, bien d'autres manières de faire une oeuvre. Mais toutes, je crois, sont porteuse de sens avant tout, et les sujets sont anecdotiques.
Cette histoire de thème, de sujet, de sens et d'image est au coeur de mes préoccupations.
Plutôt que de rester théorique, voici une image qui peut illustrer ma démarche :
Vous avez regardé l'image. C'est un lieu, comme on pourrait en voir beaucoup. Ni très intéressant, esthétiquement parlant. Peu d'indices sont disponibles pour permettre d'en savoir plus. La description opérée par le système photographique est peu informative. On peut même trouver la photographie sans intérêt, voire mal réalisée.
Maintenant, si je vous donne cette information (qui pourrait être la légende l'image) :
"À cet endroit précis, Van Gogh a posé son chevalet pour peindre son fameux tableau représentant l'église d'Auvers sur Oise".
Cette fois, les choses sont bien différentes. Vous retournerez probablement voir l'image avec "un autre regard". Cherchant à déceler quelque élément qui pourrait confirmer l'information donnée par la légende.
Ainsi l'intention est essentielle, et le sujet de la photographie inexistant.
À moins que le thème proposé des "rues de nos villages" ait été imposé.


Eh, tu n’as pas dit si l’image est bien l’endroit où Van gogh, etc.
???
Si c’est vrai il faut le dire !
Oui, c’est vrai.
à moins que je mente…
Trois éléments vont caractériser une image :
– sa fonction : le but de l’image
– sa dénotation : la description iconique et plastique
– sa connotation : la trans-cription ou l’interprétation,
le sens ancré dans un environnement culturel.
Une légende, simplement descriptive, peut transformer la connotation d’une photographie de « bof » à « ah bon?! ». Si la photo ne parle pas d’elle même, pourquoi ne pas l’aider? L’avantage c’est que le spectateur connaît alors l’intention de l’auteur. L’inconvénient, c’est qu’il s’en retrouve prisonnier.
A mon avis, il n’y a pas vraiment de règle à suivre, mais cela dépend surtout de la fonction.
En effet, une école photo à vocation à former des professionnels, c’est à dire des photographes capable de répondre en image à un besoin formulé par un client.
Dans ce cas, l’étudiant se doit de construire son projet. Ou de faire des images fulgurantes!
Moon ou Parr sont des artistes qui ont pu faire du commercial tout en restant libre dans leur créativité. Ils sont des rebelles géniaux. Ils sont exceptions. Et une exception ne peut être prise comme modèle absolu.
La quasi totalité des images commerciales sont des productions techniques qui nécessitent un savoir-faire, un métier.
Je vais même plus loin : ce n’est qu’après avoir disséqué sa propre démarche que l’on peut véritablement entrer dans la sphère créative…
Car avant, ce n’est que hasard et accident.