Un site internet d’artiste… Pour quoi faire ?
par Pierre Movila. Temps de lecture moyen : environ 5 minutes.
Cela fait au moins 10 ans que j'entends régulièrement cet argument : "Tu es artiste ? Vite, il faut que tu fasses ton site internet !". Et manifestement, il y a urgence, comme si ne pas avoir son site web était pour un artiste une erreur stratégique majeure, et la garantie de voir tous ses efforts ruinés à jamais. Avec en prime le sentiment de laisser passer le train de la gloire assurée, sans avoir saisi l'opportunité de faire connaître son travail à la planète entière, pendant qu'il était encore temps… Le site internet www.movila.org est en ligne depuis 1996. Je peux donc vous faire part de mon expérience en la matière. Reprenons au début. D'abord, pourquoi, par un beau jour de cette année là, m'est venue l'idée de créer mon site ?
Si on met de coté l'attrait de la nouveauté (à l'époque, on vivait la préhistoire du World Wide Web), c'était avant tout une sorte d'aventure éditoriale sur un nouveau support, et un atout social indéniable de pouvoir dire le mot "www" dans les dîners mondains sans être compris. C'était aussi techniquement difficile à faire, surtout lorsqu'on voulait aligner un tant soit peu quelques images avec une ou deux colonnes de texte. Bref, c'était suffisamment addictif pour y passer quelques nuits, sans autre raison que de voir la page s'afficher à peu près correctement. Peu de rapport avec l'art. Movila.org est passé par là avec la version 1.0 du site. Peu en ont le souvenir ! Heureusement.
Ensuite, il y a eu une seconde phase. La période "j'épate la galerie". Et galerie il y avait, foison d'images bien rangées en rangs d'oignons. Et animées si possible. Nous n'avons pas résisté, et Movila.org version 2.0 est devenu une vaste galerie d'images, souvent sans queue ni tête. Le design du site était délégué à un webmaster (talentueux, rien à dire de ce coté là) qui commençait par nous demander un paquet d'images "scannées" pour bâtir le prototype du site. Résultat : le prototype est devenu la version définitive pour des années, avec une sélection d'images figée et inappropriée.
Avec l'arrivée de Flash, les galeries sont devenues de pompeux "portfolios", souvent très aboutis graphiquement. Effets de transition, ambiances sonores, titrage, etc. Mais alors, la ronde des plug-ins et versions de Flash a commencé (voir le fameux "eyeman" qui accueillait le visiteur…). Et parfois l'ergonomie des sites devenait tellement sophistiquée qu'il n'était pas évident de trouver le bouton pour en sortir ! Surtout, il s'est posé le problème de la mise en spectacle des oeuvres : l'interface l'emportait sur le contenu. Sans parler des lourdeurs de mise à jour des galeries, et les difficultés pour obtenir un affichage identique sur tous les navigateurs. Bref, une performance informatique, mais guère de service rendu à l'activité artistique. La version 2.1 du site Movila.org était de ce genre. Je n'ai jamais osé appeler cette version V3.0, car le progrès me semblait si mince qu'il ne méritait qu'un maigre 0.1 de plus.
Comme tout le monde, j'ai donc vécu toute cette évolution, et j'ai fait toutes les erreurs de jeunesse, sûrement plus que la plupart de mes collègues. En septembre 2008, j'ai décidé de couper l'accès à mon site, avec la promesse d'une prochaine reconstruction. La coupure a été plus longue que prévue, puisqu'elle aura duré jusque début 2010. Durant ce temps, la mise à jour du site avait été envisagée plusieurs fois avec plusieurs équipes de développement web, et leurs bonnes idée graphiques et techniques. Mais le manque de temps et mon envie de faire autre chose qu'un simple site vitrine (ce qu'il avait toujours été jusque là), sans vraiment savoir quoi, a rendu les choses difficiles. D'autant que sur le plan de mon activité artistique, site ou pas site, cela n'a vraiment rien changé. Pas moins d'expositions, pas moins de ventes aux collectionneurs, et surtout pas moins de projets et d'images. Et pratiquement aucun contact avec les visiteurs du site. Alors, à quoi bon un site internet ?
Suite à cette interruption, j'ai commencé à entendre à nouveau la fameuse petite phrase "Vite, il faut que tu (re)fasses ton site Internet !". J'ai résisté, parce que je ne voulais revenir sur l'Internet qu'avec une nouvelle approche, utile et signifiante.
Le site que vous visitez maintenant est le début de ce que je veux maintenant faire. Un site avec du sens, des mots. Bien plus pour mettre en évidence ma démarche, le pourquoi et la manière de mes travaux, que l'étalage des images emballées dans une coquille graphique dépourvue de sens. Il s'agit pour moi d'une expérimentation, la réussite n'est pas garantie, de nouvelles maladresses sont probables. Mais le projet est là, conscient et prémédité. Modestement, mais avec un enthousiasme retrouvé et une furieuse envie de confronter mes idées avec les vôtres. À suivre donc !

Bonjour cher monsieur,
en vous lisant je replonge dans l’avant « mon site internet »… Moi aussi, je passais pour un quasi-terroriste doublé d’un imbécile inconscient quand je claironnais: -moi je suis un artiste « pas vu sur internet » ! M’étaler sur la toile ne déclenche pas chez moi le semi-orgasme prévu et on ne peux pas dire que je croule sous les commentaires éclairés (ou pas) sencés motiver ma démarche, mon travail. Les acheteurs fortunés et impatients d’acheter ne se précipitent pas non plus via le web. Heureusement, dans la « vraie vie », mes compatriotes non virtuels continuent de venir m’encourager dans mon travail. Peut-être faut-il que je repense ce média autrement, en suivant votre exemple…
Mais je ne me suis pas présenté: je suis photographe à mes heures, plasticien et créateur d’effets spéciaux visuels et…visitez mon site ! ! !
Bien à vous
Vincent Rozière
PS: je suis venu vers vous via le programme 2008 du Manifesto. Je viens de découvrir l’existence de ce festival et, étant basé à Montpellier, je vais peut-être envoyer un dossier de candidature, qu’en pensez-vous ?
Bonjour,
Merci pour votre message, le premier sur la nouvelle version du site qui est encore en construction et pas même inauguré !
Pour ce qui est d’Internet et des sites d’artistes, il peut être paradoxal d’écrire cet article et le publier sur… Internet ! Mais ce que je voulais dire c’est qu’Internet comme le reste doit avant tout être un choix conscient de l’artiste avec une vraie volonté de communiquer de cette manière. Et que la forme ne doit pas l’emporter, à mon avis, sur le fond.
Pour ManifestO, je ne peux que vous encourager à participer, les chances de sélection sont réelles pour un travail de qualité et signifiant. Envoyez un dossier !
Cordialement
PM