À propos de la série Le Témoin
par Pierre Movila. Temps de lecture moyen : environ 5 minutes.
Interview par Jean-Michel Lecret – Vernissage Magazine.
Pourquoi cette série de photographies ? J’ai le sentiment qu’il s’agit d’un thème un peu à part si on le compare à ce que vous avez montré auparavant…
PM : Je ne sais pas… Je ne raisonne pas comme cela, pas en me disant un beau matin qu’il faut que je fasse une nouvelle série différente des autres. C’est vraiment ce que je veux dire qui s’impose au départ et qui m’oblige à trouver une solution pour le concrétiser sous forme de photographies. Alors on peut dire que c’est prémédité pour l’idée, assez instinctif pour les images, et fortuit pour la série !
Vous avez baptisé la série « le témoin ». Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
PM : Je vais vous expliquer un peu comment est née la série. J’ai réalisé il y a quelques années une sorte de reportage sur les zones commerciales en périphérie des grandes villes. Ce que je voulais montrer, c’est la laideur de ces lieux malgré tout publics, notamment les abords du décor commercial, ceux devant lesquels tout le monde passe mais ne remarque plus rien. Il s’agit souvent de travaux en cours, d’installations techniques, de constructions inachevées. Rien de spectaculaire ou anecdotique, juste ce qui est là, partout. J’ai constitué toute une collection d’image sur ces lieux, sous une forme assez frontale, mais le résultat ne me satisfaisait pas. Nous sommes comme anesthésiés, ou plutôt immunisés contre ce type d’images, et les étaler comme cela n’est d’aucun effet, à mon avis, sur le spectateur.
Peut-être justement par ce qu’on devient insensible vis-à-vis de la réalité quotidienne à force d'expositions répétées ?PM : Oui, tout à fait, il y a un effet d'accoutumance. Plus récemment, il est intervenu un incident, si on peut dire, qui m’a permis de faire évoluer mon projet. Mon fils, qui avait 15-16 ans à l’époque, m’accompagnait vers un centre commercial, et j’ai remarqué qu’il s’était arrêté pour regarder un chantier sur le parking. Le fait qu’il prenne le temps de regarder une chose aussi banale et sans intérêt m’a révélé que le pire de tout cela, c’est que nos enfants sont témoins de ce que nous faisons du monde. J’ai donc effectué la série du témoin avec lui en premier plan, et cette fois j’avais le sentiment que cela marchait, on ne peut plus regarder les images de la même manière.
Il est certain que ces images, ces mises en scène, sont culpabilisantes et mettent mal à l’aise. L’objectif est donc atteint. Mais on entre alors dans le domaine du symbole, ou du concept. Ce n’est plus du tout du reportage !
PM : Non, en effet. Mais ce n’est pas non plus une image complètement synthétique. J’ai voulu utiliser aussi peu d’effets que possible. Les photographies ont été réalisées en décor naturel, lumière du jour, sans artifice, ce qu’un œil habitué peut facilement constater. Un moment, j’avais envisagé un montage numérique, avec le personnage incrusté sur le fond pour faciliter les choses. Mais j’ai préféré la vérité d’une situation réelle, même si elle est scénarisée.
C’est donc un message que vous nous donnez à travers cette série…PM : Oui, mais je ne sais pas lequel, vraiment. Je n’ai pas voulu avoir une attitude militante. Ce n’est pas non plus un manifeste écologique ou anti-je-ne-sais-quoi. Je n’ai pas cherché à révéler des lieux particulièrement exemplaires ou désastreux. Encore une fois, j’ai simplement demandé au spectateur de regarder autour de lui, d’élargir sa perception pour prendre conscience de la réalité dans laquelle il évolue et sur laquelle il a des points aveugles. Comme aujourd’hui le réel des individus est plus dans l’univers des médias que dans la nature, j’ai transposé ce qu’il ne voit plus dans un espace qu’il regarde. C’est une manière de capter son attention, de réintroduire dans la nouvelle réalité des éléments qui sont sorti du champ de perception.
Et que voulez-vous montrer en fin de compte ?
PM : Les coulisses du réel par exemple. Vous savez, pour utiliser une métaphore, c’est un peu comme quand un passant découvre son image sur les téléviseurs de la vitrine d’un magasin parce qu’une caméra filme tout ce qui passe devant elle.
Cela ne vous gêne pas que ces images soient présentées comme des œuvres d’art, dans une galerie ? On est loin du message dans ce cas…
PM : Evidemment, en exposition, ces images sont souvent d'abord vues comme une expression esthétique. Mais le spectateur ne peut échapper à ce qui est représenté. C’est ce qui fait toute la force de la photographie.
Propos recueillis le 17 janvier 2004 - ©Vernissage Magazine
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