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De l’idée de proposer des images « pleines »

par Pierre Movila. Temps de lecture moyen : almost 5 minutes.

Evidemment, on pourrai considérer cette attitude comme celle d'un parfait consumériste. Réaliser des images, bien pleines, sans espace, sans le vide qui fait parfois tout le sens d'une oeuvre ouverte vers l'esprit. Genre "vous en aurez pour votre argent". Quelque chose en rapport avec les lourdeurs du baroque excessif, et le foisonnement de l'Art Nouveau. Mais ce n'est pas cela. Avant tout c'est une exploration d'échelle. Ce qui m'a intéressé quand j'ai commencé la série des Fusions, c'était le rapport au cadre, comment négocier les limites de l'épreuve, ses bords. Parce que le cadre, c'est l'ennemi : il délimite votre action, c'est la matérialisation de la fin du territoire que vous découvrez. Alors, si on ne peut pas se passer de bords, il faut trouver sa liberté à l'intérieur du cadre.

Une des voies possibles est d'augmenter la profondeur en augmentant le détail de la scène. Ce peut être fait en présentant une scène qui se rapproche de la texture, une scène pleine, sans trouée, avec comme sujet un objet complexe très détaillé. C'est possible, mais on est alors très dépendant du sujet (ceux qui sont intéressants sont rares), ce qui limite les possibilités d'expression. L'autre écueil, c'est la perte de sens. Lorsqu'on multiplie les détails, il se passe un phénomène étrange : en théorie l'image contient beaucoup plus d'informations, mais en même temps elle perd du sens, ne décrit plus rien, devient motif, et ne conduit plus vers l'abstraction qui est le plus sûr moyen de véhiculer des idées. En fait, elle se coupe totalement de la réalité en ne formant plus une expérience reconnaissable. C'est le cas de ces images de "débutants" contemplatives que l'on voit partout basées sur des textures d'écorces d'arbres, de minéraux, et qui sont si ennuyeuses. 

La superposition est une autre possibilité intéressante. Deux images raisonnablement détaillées sont superposées, en partie ou totalement. On superpose donc deux moments, deux connaissances. La superposition enrichit l'image, mais lorsque l'oeil se promène sur sa surface, on peut distinguer par endroit une image A dominante, ailleurs l'image B, etc. Ce n'est pas un mélange total, il y a fusion partielle, pas confusion. Donc le sens est respecté, l'image globale reste signifiante. Evidemment, il ne s'agit pas d'une recette pour réussir une image à tout coup. Les problèmes de création restent les mêmes qu'avec une image "classique".

Ce qui est aussi intéressant, pour le spectateur, c'est que l'image propose deux lectures : l'une de près où chaque détail est un petit univers en soi, et de loin, où l'on perd ses repères et où l'oeuvre devient abstraite.

Fusions - Pierre MovilaC'est cette approche que j'ai choisi pour la série des Fusions, la première de ce type que j'ai abordé. Deux images mixées (pas plus de deux) jusqu'à obtenir cet enchevêtrement pas totalement abstrait, pas totalement documentaire. Les images source proviennent d'une série de photographies prises sur des équipements de matériel spatial qui sont stockés à Washington, USA, et qui sont des éléments électroniques ou micro-mécaniques provenant des répliques d'entrainement originales qui ont été utilisées par la NASA dans les années 60-70 pour préparer les vols spatiaux. Egalement, j'ai utilisé des images des combinaisons spatiales de l'époque, que j'ai eu l'occasion de photographier en gros plan. L'idée était de prendre en photo ces objets que je considère comme de la très haute couture (très haute par l'altitude, mais aussi par le fait que ce sont des oeuvres uniques qui ont demandé pour leur conception une très grande technicité). Le mélange des éléments mécaniques – électroniques et des vêtements spatiaux s'est imposé et a été l'occasion de mes premières expérimentations de fusion.

complexcity - Pierre Movila

La seconde tentative d'exploration a été plus naturelle. Ici, pas de mixage de deux images. Il s'agit d'une simple prise de vue. L'idée était de rechercher des situations naturelles où les images se superposent. Ce qui s'est mis en place avec les photos de New-York, à travers des vitrines, série appelée "complexcity". D'autres séries sont en cours sur ce thème qui se révèle, à mon avis, très fécond.

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